Milieu académique

Un article du dossier "Obstacles : institutions du contrôle social"
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màj : 5 déc. 2017
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Mon premier employeur, à la fin des années 1980, fut le département d'économie appliquée de l'Université libre de Bruxelles. Après des études peu motivantes en raison de la nature idéologique du cursus d'économie, je découvris les effets pervers liés à la dépendance des départements de recherche vis-à-vis de leur clients commanditaires "d'études scientifiques" (syndicats, ministères, lobbies industriels, ...).

Depuis le début des années 2010 j'assiste régulièrement aux conférences publiques de l'Académie royale de Belgique, dont la principale mission est de favoriser les échanges entre les diverses disciplines scientifiques. Je lis également la plupart des publications scientifiques de l'Académie.

Il m'est par conséquent impossible de ne pas constater à quel point dans leur grande majorité, les professeurs et chercheurs d'université sont sous l'emprise de l'idéologie dite "libérale". Cela est vrai aussi bien pour les sciences dites "exactes" (physique, biologie, chimie, ...) que pour les sciences dites "humaines" (histoire, économie, droit, ...). Le biais idéologique et évidemment bien plus prégnant au sein de ces dernières, mais néanmoins sans épargner les premières.

Le choix des conférences et des conférenciers programmés par cette institution scientifique belge révèle un véritable rouleau compresseur idéologique, que l'on peut résumer en deux points : apologie du "libéralisme" et dénigrement du communisme. Cette grave régression qui a corrompu le monde universitaire partout en Europe depuis les années 1980, a notamment été portée en Belgique francophone par le militantisme d'Hervé Hasquin, recteur de l'Université libre de Bruxelles de 1982 à 1986 puis président du CA de 1986 à 1995. Mais Hasquin fut surtout actif en tant que politicien libéral (député, sénateur, ministre), et cela pendant trois décennies. La nomination de ce militant atlantiste et anticommuniste à la direction de l'Académie royale de Belgique de 2007 à 2017 laisse évidemment perplexe. On peut aussi se demander si le militantisme laïque très affiché d'Hervé Hasquin n'est pas l'arbre qui cache la forêt d'une religiosité "libérale".

La religion capitaliste(17m40s - 2016)

Bernard Friot est économiste et professeur émérite à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense.

Tout cela serait finalement risible s'il n'y avait le principal résultat de cette dérive au niveau politique : l'Union européenne et sa politique de déconstruction des États, et partant des services publics ainsi que de toute politique industrielle organisée.

Le phénomène n'est évidemment pas limité à la Belgique, comme en témoigne le développement des "programmes d'Études européennes" (sic) dans les université des pays de l'UE.

Programmes
d'Études
européennes

L'analyse des programmes d'Études européennes révèle que leur objectif n'est pas du tout de comprendre le phénomène politique de l'Union européenne selon les principes de la méthode scientifique. Il existe certes de nombreuses publications scientifiques critiquant le fonctionnement de l'UE et proposant des réformes [1]. Cependant je n'ai trouvé à ce jour aucune publication de départements de recherche en Études européennes remettant en question le principe même d'Union européenne.

Or il existe de nombreux et solides arguments qui remettent en question la pertinence économique [lire] et la légitimité politique [lire] de l'UE. J'ai demandé par courriel à la directrice de l'Institut d'études européennes de l'Université libre de Bruxelles si elle avait connaissance de publications allant dans ce sens, par des départements de recherche tels que le sien. Il n'y pas eu de réponse ... Il ne faut pas s'en étonner dès lors que ces instituts, leurs publications et enseignement, relèvent non pas de la démarche scientifique mais d'une propagande en faveur du principe d'UE, et partant, de ses idéologies sous-jacentes : "libéralisme" et atlantisme.

Sciences
économiques

En France des voix se sont élevées pour mettre fin au monopole de la théorie libérale dans la recherche et l'enseignement en sciences économiques. Une réponse de principe favorable avaient été exprimée par la ministre de l'enseignement, mais suite à l'intervention du prix Nobel Jean Tirole, la demande fut finalement rejetée. Le "paradoxe" est que cet ostracisme illustre une pertinence de la théorie marxiste : l'idéologie dominante est celle de la classe dominante. Il n'y a donc en fait ici aucun paradoxe.

Economistes néo-classiques contre hétérodoxes : revendications des hétérodoxes(20m31s - 2015)

Dans sa réponse Tirole fait le sourd. Il n'évoque pas le noeud du problème, à savoir que les revues qui sélectionnent les articles scientifiques sont quasiment toutes anglo-saxonnes et privilégient les articles valorisant l'idéologie de la classe dominante. Il s'agit là d'un phénomène sociologique que l'idéologie "libérale" refuse – évidemment – d'intégrer dans le champs de la science économique. Ce faisant l'approche néo-classique nie une réalité qui détermine pourtant grandement les phénomènes économiques.

Economistes néo-classiques contre hétérodoxes : réponse d'un néo-classique(4m13s - 2015)

Extrait d'une conférence de Jean Tirole, prix Nobel d’économie 2014, devant les élèves de l’École polytechnique le 28 septembre 2015.

[1] La réelle motivation de ces propositions de réforme est cependant douteuse : il ne s'agit le plus souvent que de perpétuer le mythe fallacieux d'une "Europe sociale" toujours à venir et ne venant jamais. Il ne pourrait d'ailleurs en être autrement puisque les traités fondateurs de l'Union européenne ont été essentiellement conçus par la European Round Table of Industrialists, une organisation regroupant les 50 plus grandes entreprises privées européennes [source], et de telle sorte que les éventuelles réformes ne puissent dépasser certaines limites (il suffit pour cela de requérir l'accord unanime des pays membres ce qui est extrêmement difficile à obtenir). Ainsi dans un article publié par l'Association britannique du droit constitutionnel, Danny Nicol, professeur de droit public à l’université de Westminster montre que le biais idéologique du TFUE (Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne) en faveur de l'idéologie libérale a pour effet de criminaliser toute politique collectiviste [source]. On ne s'étonnera donc pas que la politique de l'Union européenne n'a jamais été favorable aux services publics et en particulier à la sécurité sociale.

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