Stratégie

màj : 12 mai 2018

Principes stratégiques

Stratégie

La réalisation de la DD implique deux groupes : la classe dirigeante vs le reste de la population. Il s'agit de renverser le rapport de force actuellement en faveur de la classe dirigeante. Cette prise du pouvoir requiert l'application d'une stratégie mûrement réfléchie.

Une stratégie consiste en un plan d'actions prenant en compte les éléments favorables et défavorables du contexte (social, politique, économique, technologique, ...) dans lequel se situe la réalisation du projet. Il s'agit notamment (i) d'évaluer correctement les forces et faiblesses des parties en présence, et (ii) d'anticiper leurs réactions stratégiques.

Cette stratégie devrait selon nous comporter deux étapes successives :

  1. Construire un système de gestion collective concevoir les procédures, et implémenter les infrastructures (réseau) constituant le système de gouvernance ouverte et directe défini dans l'article Objectif ;

    Cette première étape est développée dans l'article "Méthodologie" et le dossier "Cyberdémocratie".

  2. Prendre le contrôle des principaux moyens de production (les grandes sociétés, à commencer par les banques, les chaînes de télévision et la presse, le secteur énergétique, les télécommunications et les transports) les salariés des grandes sociétés nationalisent leurs entreprises en se constituant en coopératives publiques.
    • Les grandes sociétés représentent moins de 1% du nombre total d'entreprises enregistrées, et environ 20% de l'emploi total. Cependant leur capacité de nuire à un gouvernement populaire est énorme, comme l'illustre la situation du gouvernement Maduro au Venezuela.
    • Une fois la DD installée il pourrait être décidé par référendum si les anciens propriétaires devraient être dédommagés pour la nationalisation de leurs grandes sociétés (l'État pourrait par exemple racheter celles-ci à un certain pourcentage de leur valeur comptable, déterminé via le référendum).

Chronologie

L'émergence d'un mouvement populaire massif en faveur de la nationalisation – intégrale et définitive – des grandes sociétés requiert la disponibilité préalable d'un système permettant leur gestion collective. La population se rend bien compte que la nationalisation des grandes sociétés en coopératives publiques n'a aucun sens si l'on ne dispose pas des moyens pour les gérer efficacement. Il faut donc nécessairement procéder selon la chronologie ci-dessus.

La section suivante développe la phase ultime de cette chronologie.

Contrôler les moyens de production

La nationalisation des principaux moyens de production – c-à-d les grandes sociétés (soit moins de 1% des entreprises mais environ 20% de l'emploi total) – peut être opérée selon trois voies : politique, économique et révolutionnaire.

Voie politique

Connaissez-vous un seul parti politique (i) qui applique la démocratie directe (telle que définie dans l'article "Objectif") comme mode de fonctionnement interne, et (ii) dont le programme contient également la nationalisation des grandes entreprises ?

Si vous désirez construire un tel parti, nous avons conçu pour vous un canevas : tutmondigo.net ("mondialisation" en espéranto), est un concept de parti politique transnational, fonctionnant en coopérative de coopératives, et dont le programme ne comprend que deux points, mais fondamentaux : la démocratie directe (partage du pouvoir politique) et l'allocation universelle (partage du pouvoir financier). Ces deux partages sont évidemment intriqués avec celui des principaux moyens de production.

La cause des causes. Par "fondamentaux" nous entendons le fait que le partage des pouvoirs politique et financier est une condition préalable au traitement efficace de problématiques induites : chômage, dette publique, environnement, flux migratoires, droits des minorités, droits des femmes, etc.

Voie économique

Il s'agit ici de favoriser la création de nouvelles entreprises publiques sous la forme de coopératives publiques. C'est l'objet du projet opencoop.world.

Voie révolutionnaire

Légitimité et initiative

Pour être moralement justifiée la révolution DD requiert le soutien d'une majorité de la population. Le nœud de la problématique étant ici de pouvoir certifier qu'il y a bien majorité, ce qui confirme la pertinence de la chronologie évoquée au début de cet article.

Pour être viable la révolution DD requiert la participation d'un nombre suffisant de militaires et policiers. Cette participation peut se limiter au refus de s'opposer à la révolution (désobéissance civile - exemple).

On peut distinguer deux types de révolution DD selon l'origine de l'initiative révolutionnaire : civile ou militaire.

Initiative civile :

  • les salariés prennent le contrôle des grandes entreprises, pour les gérer en coopératives publiques ;
  • les membres salariés et non salariés des syndicats en prennent le contrôle, pour les gérer également en coopératives publiques ;
  • les fonctionnaires fonctionnent comme prévu lorsque le gouvernement n'est qu'en charge des affaires courantes [1]. En outre, en collaboration avec les étudiants, chômeurs et retraités, ils neutralisent le parlement et le siège du gouvernement, en les mettant sous scellées (il importe que les archives ne soient pas détruites).

initiative militaire. La passivité de la population grecque suggère que l'initiative civile n'est pas prête de se réaliser. Les militaires pourraient par contre être plus motivés par la destruction des États que réalise actuellement l'idéologie libérale. Ils pourraient contraindre le gouvernement et le parlement à ne traiter que les affaires courantes, ce qui permettrait de mettre un terme à la privatisation des entreprises publiques et de faciliter la nationalisation des grandes entreprises privées. Dans ces conditions, et en utilisant notre méthodologie, le système de démocratie directe devrait pouvoir être conçu de façon ouverte, et implémenté en trois à cinq ans.

On peut certes craindre que la dictature militaire, plutôt que de se considérer comme transitoire, décide de conserver le pouvoir. Cependant il faut prendre en compte l'évolution des mentalités : le 21° siècle n'a plus grand chose à voir avec le 20° siècle. Si l'initiative est prise collectivement par la population et l'armée, la fin du règne bourgeois sera nettement plus rapide que ne le fut celle du règne féodal. Or Internet rend aujourd'hui réaliste une telle coordination spontanée entre armée et population ...

Contrairement à l'initiative militaire qui peut être le fait d'un groupe d'officiers, l'initiative civile relève d'un processus viral qui pour être efficace doit atteindre une masse critique de participants.

Étude de cas
1919-1920
Bienno Rosso
(Italie)

Entre 1919 et 1920, l'Europe est touchée par une vague de grèves et de manifestations de travailleurs qui revendiquent l'augmentation des salaires et la journée de 8 heures. Les luttes ne se limitent pas aux syndicats : des conseils d'ouvriers armés - créés spontanément sur le modèle des Soviets russes - prennent le pouvoir dans des usines. Leur objectif est l'appropriation et l'autogestion. Il s'agissait donc d'un début de révolution, mais celle-ci échoua en raison d'un manque de stratégie et méthodologie préalables [source].

1936-1938
Front populaire
(France)

À L'issue des élections du 3 mai 1936 le Front populaire (socialistes, radicaux, communistes, ...) obtient 57% des suffrages et 63 % des sièges de la Chambre des députés (PS : le parti communiste est celui qui connaît la plus forte progression, au détriment du parti socialiste qui restait cependant le premier du Front). Les dirigeants des partis politiques et syndicats du Front populaire vont alors être débordés par leurs militants de base (affiliés et non-affiliés, dont un nombre important de femmes), qui occupèrent les usines dans le but de mettre fin à la propriété privée des moyens de production. Apeuré, le patronat va alors faire des concessions allant au-delà de ce que demandaient les partis du Front populaire : augmentation des salaire de 12%, réduction du temps de travail de 48 à 40 heures, congés payés de 2 semaines, conventions collectives ! (accords de Matignon, 8 juin 1936). Malgré ces victoires la base du mouvement ouvrier veut aller plus loin (collectivisation et autogestion) et continue l'occupation des usines. C'est alors que la direction du parti communiste prit position pour briser le mouvement révolutionnaire, qui fut ainsi neutralisé grâce à la puissance organisationnelle du parti.

NB : À l'époque les femmes n'ont pas encore de droit de vote. Celui-ci ne leur sera accordé qu'en 1944. Le vote des femmes aurait-il accru ou au contraire diminué le succès électoral du Front populaire ?

Ce que fut le front populaire (JT 1981, 1m42s)

Le commentaire (août 1936) du journal New-Yorkais World Telegraph reflète la réaction positive de la presse anglosaxone : « Que la France ait opéré une révolution comme celle qu'elle vient de traverser sans verser de sang, voilà qui met une belle plume à son bonnet phrygien. Ainsi la France prouve les États-Unis et l'Angleterre elle une des trois grandes démocraties du monde. Fondamentalement, ce qui est beaucoup plus important, c'est que la France a démontré que les réformes radicales pouvaient s'opérer sans verser de sang. Les nations qui sont encore capables de cette sagesse sont bien peu nombreuses mais elles doivent se féliciter » [source p. 212]. À l'opposé, les principaux journaux français ont combattu le Front populaire et considérablement participé à diviser l'opinion publique (notamment par la calomnie et l’antisémitisme dirigés contre des membres du gouvernement Blum) et à provoquer la chute du gouvernement de Front populaire deux ans après les élections de mai 1936.

1953-1959
Révolution
cubaine

Les révolutionnaires cubains étaient relativement bien organisés et avait un objectif précis : renverser la dictature de Batista par les armes. À noter que le contexte géographique et politique était particulièrement favorable à une révolution : présence de montagnes où la guérilla pouvait vivre en clandestinité, absence d'idéologie politique marquée au sein de la guérilla au moment de la révolution (ce n'est qu'après la révolution que le gouvernement révolutionnaire s'est converti au communisme).

1997-2002
Mouvement
altermondialiste

Lorsqu'au début des années 2000 je fus actif au sein de la mouvance altermondialiste (Forum Social et ATTAC), j'ai rapidement constaté que ce mouvement potentiellement révolutionnaire était sous contrôle étroit de l'appareil d'État, via des syndicalistes et des salariés d'ONG subsidiées, qui constituaient l'essentiel des cadres du Forum Social et d'ATTAC.

J'ai également constaté que les cadres du Forum social et d'ATTAC étaient très proches de la classe politique via le PS et les écologistes. Ils organisaient des manifestations (en étroite collaboration avec les services de police) sur des thèmes qui critiquaient l'OTAN et son bras politique européen qu'est l'UE, mais sans jamais revendiquer la dissolution de ces institutions capitalistes. Il s'agissait notamment de perpétuer le mythe d'une "Europe sociale à venir".

Une connaissance d'université qui était très actif au sein du parti socialiste belge, du syndicats socialiste FGTB, et responsable d'une section locale d'ATTAC m'a même expliqué avoir transmis à la police la liste des membres de sa section « afin que la police ne les intimides pas » (sic).

J'eu confirmation de ce contrôle systémique lorsque le sénateur belge Serge Moureaux, qui avait été membre de la commission d'enquête sur les Cellules Communistes Combattantes (années 1980), déclara lors d'une conférence organisée par ATTAC en 2002, que les CCC étaient infiltrées par des indicateurs de la gendarmerie, de la Sûreté de l'État, et de l'OTAN (ces infiltrants représentaient donc environ 25% des membres des CCC !).

black-bloc.jpg

Black-bl... euh, non, policiers.

Je constatai également que l'action de la police lors des manifestations "anti-capitalistes" consiste systématiquement à inciter les manifestants à la violence. Je fus ainsi témoin d'une action flagrante de provocation où un officier donne instruction à trois policiers harnachés de protections "robocop" de longer les grilles d'un parc occupé par les manifestants afin d'inciter ceux-ci à lancer des projectiles.

Ces expériences m'ont appris que le contrôle exercé par l'appareil d'État sur l'opposition non officielle est fondé notamment sur l'infiltration de toute organisation ou mouvance dissidente, de la base jusqu'au sommet, et cela par deux approches complémentaires :

  • approche passive de surveillance ;
  • approche active d'influence.

La seconde est moins connue du grand public car elle opère souvent en dehors du cadre légal, notamment lorsqu'il s'agit d'instrumentaliser des organisations ou mouvances à des fins politiques.

Au contrôle systémique efficacement exercé par l'appareil d'État s'ajoute une grande faiblesse stratégique dans le chef des révolutionnaires novices : "tirer dans toutes les directions" en ne distinguant pas les causes essentielles et leur problématiques dérivées. Il en résulte un énorme gaspillage d'énergie et de temps, conduisant généralement à l'épuisement du mouvement. En outre, lorsque les "révolutionnaires" n'ont pas de programme, stratégie et méthodologie connus de tous (ce qui est généralement le cas des anarchistes), il en résulte soit que le pouvoir en place neutralise voire instrumentalise leur action, soit qu'un autre pouvoir leur vole leur révolution.

Conclusion

Les faits établis dans le présent article nous permettent d'établir des principes fondamentaux des "lois de la révolution" :

  1. les dirigeants des syndicats et partis de gauche (communistes compris) sont toujours à la traîne de la base du mouvement révolutionnaire, et contribuent à le canaliser – voire à le neutraliser – préservant ainsi le système oligarchique (PS : cela peut s'expliquer par le fait que sociologiquement ces dirigeants sont généralement plus proches de la classe dirigeante que de leur base) ;
  2. la presse, généralement sous contrôle de quelques grandes fortunes ou de banques, contribue à conditionner et diviser l'opinion publique et ainsi à empêcher un soutient populaire massif en faveur de la révolution ;
  3. plus la révolution est préparée aux niveaux méthodologique et stratégique, plus elle est en mesure de prendre pacifiquement le pouvoir à la classe dominante ;
  4. les voies politique, économique et révolutionnaire peuvent être complémentaires et ainsi se renforcer mutuellement ;
  5. plus le mouvement révolutionnaire se produit simultanément dans un grand nombre de pays, plus il est efficace (effet de masse, alliances stratégiques, ...).

Fondements juridiques de la révolution. Suite au succès du Front populaire Maurice Guérin - cadre régional de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) - déclarait en 1936 : « Nous sommes au carrefour historique où finit un monde et où commence un autre monde. Un nouveau monde appelle nécessairement un nouveau droit. Ce nouveau droit social doit comporter des modifications à l'exercice du droit de propriété comme à l'exercice de l'autorité » [source, p. 114].

[1] Rappelons à cet égard qu'en comparaison avec l'ensemble des pays européens l'économie belge fut particulièrement florissante lorsque l'activité du gouvernement fut limitée aux affaires courantes de juin 2010 à décembre 2011 (soit un an et demi) !